Comme l’écrit le Colonel François Bonal dans son ANTHOLOGIE DU CHAMPAGNE 1: « l’on cherche à qui revient le mérite de l’invention du champagne, on pense tout de suite au cellérier de l’abbaye d’Hautvillers, et on serait heureux de pouvoir dire sans retenue, comme Boileau le fit de Malherbe : Enfin Dom Pérignon vint, et le premier en France… mais les choses ne sont pas si simples.

Dans sa lettre à M. d’Herbès, Dom Grossard a bien écrit : C’est le fameux Pérignon qui a trouvé le secret de faire le vin blanc mousseux et non mousseux ; avant lui on ne savait faire que du vin paillé ou gris […] Dom Pérignon devient ainsi pour beaucoup le père du champagne, Hautvillers le berceau du champagne, et par assimilation on appelle le champagne le vin de Pérignon], alors que l’on désignait ainsi au XVIIIe siècle le vin tranquille assemblé à Hautvillers selon les principes du bon père, comme le laisse supposer Dom François en écrivant : De son temps, lorsque l’on buvoit une fine bouteille de vin d’Hautvillers, on l’appeloit vin de Pérignon 2».

SOMMAIRE

1-CHAMPAGNE PÉTILLANT : UNE INVENTION ANGLAISE !
2-LES BOUTEILLES REMPLACENT LES TONNEAUX.

 

1-CHAMPAGNE PETILLANT : UNE INVENTION ANGLAISE !

 

Cette origine du champagne effervescent, François Bonal la situe à la fin du XVIIIe siècle, quand il cite l’épître adressé par l’abbé de Chaulieu à la duchesse de Bouillon3. En réalité c’est la réponse de Charles de Saint-Évremond4  à l’abbé de Chaulieu, dans sa lettre LXII en16945, qui écrit : « C’est à Mme Mazarin6 à finir ma lettre, quand je vous aurai dit qu’il ne manque rien ici que Mme de Bouillon et vous, Monsieur, que je voudrois bien voir, avec du vin de Champagne, avant que de mourir ».
Néanmoins il faut rappeler que Saint-Evremond était établi à Londres depuis 1661 jusqu’à son décès en 1703.

Et François Bonal rappelle que « les Anglais ayant depuis les années seize cent soixante l’habitude de faire mousser des vins de champagne qu’ils recevaient de France, on parlait alors de « Champaign » mousseux dans les comédies écrites outre-Manche ».
Il se réfère à la comédie de Samuel Butler produite en 1663, Hudubras, dans laquelle les termes « brisk champaign7 » devaient correspondre à « champagne effervescent».


Christophe Merret, Docteur en Médecine, présente le 17 décembre 1662 à la Royale Society « Some Observations Concerning the Ordering of Wines » 8. Ce dernier affirmait que « nos tonneliers de ces derniers temps utilisent de vastes quantités de sucre et de mélasse dans toute sorte de vins pour les rendre vifs et pétillants, et pour leur donner de l’esprit, ainsi que pour réparer leurs mauvais goûts…9.

2-LES BOUTEILLES REMPLACENT LES TONNEAUX.

Un arrêt du Conseil du Roi (Louis XV) du 25 mai 1728, autorise la mise en bouteille du champagne et son transport par panier de 50 ou 100 bouteilles : «Veu […] les mémoires présentés par les maires et échevins de la ville de Reims, contenant que le commerce des vins gris de Champagne est considérablement augmenté depuis quelques années, par les précautions que l’on prend au lieu du cru, de les faire tirer en bouteilles dans le tems de la première lune du mois de mars qui suit la récolte, afin de les rendre mousseux; que ceux qui font usage du de Champagne gris préfèrent celui qui mousse à celui qui ne mousse pas; que d’ailleurs le vin gris ne peut être transporté en futailles, tant dans l’intérieur du Royaume que dans les pais étrangers sans perdre totalement de sa qualité … Sa Majesté voulant […] favoriser le Commerce et le Transport du vin de Champagne gris […] permet […] de faire arriver en bouteilles dans la province de Normandie […] du Vin de Champagne gris pour la consommation des Habitans […] et interdit d’y faire entrer en bouteilles des Vins d’aucune autre qualité, le tout à peine de confiscation et de cent livres d’amende […] permet pareillement de faire passer par la dite Province du Vin de Champagne gris et rouge, et de tout autre crû et qualité en Paniers de cinquante ou de cent bouteilles, pour être transportés dans les Païs exempts des Droits d’Aydes, ou pour être embarqués pour l’Etranger dans les Ports de Rouen, Caen, Dieppe et Le Havre, et non dans aucuns autres Ports, sous les mêmes peines […]».

Néanmoins la difficulté était la fabrication d’un verre assez épais, résistant à la pression et à la pose du bouchon en liège «de section une fois et demie ou deux fois supérieure à celle du goulot». C’est à l’Angleterre que l’on doit l’apport d’un verre épais, grâce à l’utilisation du charbon, les verreries françaises utilisant le bois. Jean-Robert Pitte, dans son ouvrage La Bouteille de vin : Histoire d’une révolution 10, cite le désespoir d’un propriétaire d’Aÿ, Malavois de la Ganne, qui écrit en 1735 dans son journal : « Le volume de la mousse […] n’a laissé à plusieurs que les débris de bouteilles cassées et à d’autres un petit reste de leurs dépens ».

Cette belle histoire du Champagne ne s’arrête pas là. Mais c’est une autre aventure…

 


NOTES

  1. ANTHOLOGIE DU CHAMPAGNE. Le champagne dans la littérature universelle, textes choisis et annotés par FRANÇOIS BONAL, Dominique GUÉNOT, éditeur,1990
  2.  FRANÇOIS (Dam jean). Bibliothèque générale des écrivains de l’Ordre de saint Benoît, patriarche des moines d’Occident, par un religieux bénédictin de la congrégation de Saint-Vanne. Bouillon, 1777-1778.
  3. Marie-Anne MANCINI, Duchesse de Bouillon, benjamine des nièces du Cardinal Mazarin. Compromise dans la fameuse Affaire des Poisons, elle fut réhabilitée, contrairement à sa sœur ainée Olympe, qui s’est réfugiée en Espagne, sans jamais revenir en France.
  4. ou Évremont, militaire notamment pendant la guerre de trente ans, et homme de lettres, il est disgracié par Mazarin suite à sa Lettre au marquis de Créqui, sur la paix des Pyrénées. Ses lettres sous le titre Œuvres mêlées sont publiées par l’éditeur Barbin dans des recueils dont le premier parait en 1668
  5. ŒUVRES MÊLÉES DE SAINT-EVREMONT, CHARLES GIRAUD, Tome troisième, LXII, Réponse de Saint-Évremond à l’abbé de Chaulieu, 1865, Paris
  6. née Hortense MANCINI sœur de Marie-Anne
  7. la traduction de « brisk », serait vif, gai, mousseux(frothy)…
  8. « Quelques observations sur les commandes de vins »
  9. «Our Wine-Coopers of latter times use vast quantities of Sugar and Melosses to all sorts of Wines, to make them drink brisk and sparkling, and to give them Spirits, as also to mend their bad tastes, all which Raisins and Cute and Stum perform»
  10. La Bouteille de vin : Histoire d’une révolution par Jean-Robert Pitte, 2013, 320p, Hors collection, Tallandier
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